2 septembre 2010

Une approche intuitive de Perséphone, par Aimee Bova


"Perséphone est une déesse dont l'histoire, en tant que fille de Déméter et épouse d'Hadès, a été maintes fois contée ; mais sa personnalité a été rarement abordée en tant que telle, en dehors de ses relations avec ces deux divinités.

Il existe de nombreuses variantes des mythes entourant Perséphone. Mais le thème de son enlèvement, depuis la surface florissante de la terre vers le sombre domaine d'Hadès, est un motif récurrent. 
Alors que Perséphone était en train de cueillir des fleurs sauvages, elle aurait repéré une espèce rare de narcisse, implanté à une distance importante de là où elle se trouvait. Désireuse d'en faire la cueillette, elle s'avança seule dans des champs inconnus. C'est alors qu'Hadès, Seigneur du Monde Souterrain, saisit l'opportunité de s'emparer de la jeune fille pour l'emporter avec lui dans les profondeurs. Certains récits disent que c'est la cueillette des narcisses qui provoqua l'ouverture des portes séparant les deux mondes. Quoiqu'il en soit, Hadès la proclama sa fiancée, et fit d'elle la Reine du Monde Souterrain, parfois appelée Déesse de la Mort ou Déesse du Sommeil.

C'est donc prétendument sa relation avec Hadès qui lui permit d'acquérir ce statut et ces attributs.

Pendant ce temps, Déméter, Déesse des Récoltes qui assurait la prospérité et l'abondance sur la terre, apprit  la disparition de sa fille, grâce à une nymphe témoin de l'enlèvement par Hadès. Désespérée, Déméter fit appel à Zeus, frère d'Hadès, afin qu'il fasse libérer Perséphone. 
J'ai lu des comptes-rendus incroyables de cette histoire, où Zeus est présenté comme l'époux de Déméter, ou comme le frère de Déméter. Je ne peux pas affirmer quelle est la bonne version, ou si toutes se valent. Toujours est il que Zeus ne put intervenir directement en son nom, mais proposa de trouver un compromis.

Ce compromis était que si Perséphone n'avait consommer aucune boisson ou nourriture le temps de son séjour aux Enfers, elle pouvait quitter le monde souterrain.  Le cas inverse, elle se devrait d'y rester. Et ça, Hadès le savait, et décida d'en tirer profit.

La version la plus populaire du mythe relate que Perséphone consomma 6 grains de grenade pendant son séjour au royaume d'Hadès ; et en raison de cela, elle du rester 6 mois par an aux côtés de ce dernier, passant les 6 autres mois à la surface de la terre. Ce partage du temps fut conséquent à la décision de Déméter de rendre la terre infertile tant que sa fille ne lui serait pas rendue. Il fallut trouver un compromis pour que Perséphone partage son temps entre les deux mondes, entre sa mère et son époux.

Le symbolisme ici est évident : l'histoire représente et apporte une explication au changement des saisons. Pendant l'automne et l'hiver, Perséphone reste sous terre ; pendant le printemps et l'été, elle réapparaît à la surface. Perséphone a souvent été désignée comme "la Déesse du Printemps", et certains disent qu'Avril, le  mois qui marque le début du printemps, est le mois de son retour. Même si j'honore cette version traditionnelle, que je trouve d'une grande richesse, je pense qu'il y a encore d'autres significations à ce mythe.

Je pense que Perséphone est plus que jamais vivante, et pleine de vie. Peut-être pas en tant que personne physique présente sur cette terre, mais malgré tout pleinement vivante, et pleine de pouvoir, dans son individualité. Je pense qu'à être systématiquement reléguée au rôle de victime abusée par Hadès, devenue ainsi involontairement la Reine du Monde Souterrain, elle a été mal perçue et sous-estimée. Il est sûr que beaucoup insisteront : "oui, elle a été une victime innocente d'Hadès, seul ce qui était le plus pur pouvait attirer à ce point ce Dieu". Mais vraiment, je ne crois pas. Elle était réfléchie, connectée à la terre, emplie de savoirs. C'est son savoir mystérieux, qui, je pense, l'a rendu si attirante pour Hadès, non son innocence, non son ignorance. Je suis persuadée que si j'étais le Roi des Enfers, et bien je désirerais une compagne pleine de force, capable de gérer les deux mondes, celui des vivants comme celui des morts. Et cette personne serait certainement d'un caractère exceptionnel.

Pour une raison demeurée mystérieuse, Perséphone m'a toujours semblé familière, vraiment réelle, et ce malgré mon désintérêt pour la mythologie en général. J'ai commencé à me demander si elle avait vraiment été enlevée, si Homère et tous les autres auteurs de l'époque n'avaient pas altéré le mythe, afin de se conformer à la structure patriarcale de la société antique. Pour une société dominée par les hommes, cela semble tellement plus crédible que dans le "monde des Dieux", les mâles dominent également ! De manière subtile, ce mythe perpétue à sa manière la conscience patriarcale d'alors.

Je crois que les mythes des Grecs et des Romains remontent bien plus loin que l'Antiquité. De la même manière que les textes qui se trouvent dans la Bible, ces histoires ont été dites et redites, et transformées au gré des pouvoirs en place et des mentalités dominantes. Encore aujourd'hui, quiconque voyagera vers l'Italie ou la Grèce constatera la persistance de cultures particulièrement patriarcales. Les femmes n'y ont qu'un rôle secondaire, dont l'importance n'est déterminée que par leurs relations aux hommes.

J'ai médité sur cette réflexion, et je suis parvenue à la conclusion que mes hypothèses pourraient bien être valides. Mon intuition me souffle que la légende liée à Perséphone est un parfait exemple, en ce qui concerne l'influence que peut avoir une société, une culture, des points de vue philosophiques sur l'interprétation d'un mythe. Dans l'histoire, les écoles de pensée les plus réputées ont toujours été masculines. L'énergie masculine a toujours été plus valorisée que l'énergie féminine. Je ne suis pas particulièrement féministe, encore moins en guerre contre les hommes. Je ne fait que souligner que, peut-être, les mythes qui sont parvenus jusqu'à nous ont pu être influencés dans leur transmission et leur interprétation par un point de vue orienté.

De mon point de vue, Perséphone était une femme d'une grande sagesse, détenant un savoir secret. Je crois que son savoir lui vient des esprits de la nature. Esprits végétaux, esprits animaux, élémentaux : tous les esprits. Je ne crois pas que Perséphone a été enlevée par Hadès. Je pense qu'elle avait déjà conscience de l'existence d'un Dieu des Enfers, qu'elle l'avait déjà rencontrée en tant qu'énergie présente dans tous les cycles de changement dont toute créature fait l'expérience. Même si le monde était perpétuellement verdoyant avant le désespoir de Déméter (le catalyseur des changements saisonniers), aucune fleur ne pouvait fleurir éternellement. Il y a toujours eu un processus de transformation inhérent à la nature. Des créatures naissaient, grandissaient, et se renouvelaient. Je suis également persuadée qu'Hadès, comme Perséphone, existait bel et bien, et existe toujours. D'après moi, Hadès est la force régénérative qui gouverne le renouvellement du processus. La période de repos et de sommeil que toute vie doit traverser, à un moment ou à un autre. On parlera de mort, mais il s'agira plutôt de processus de transformation.

Pour moi, Perséphone représente la vie et la création. C'est pourquoi elle ne pourrait exister sans Hadès, et Hadès ne pourrait exister sans elle. Chacun d'entre eux occupe une part égale d'un grand tout. Le paradoxe réside dans le fait qu'ils sont, chacun, à eux seuls, "entiers", mais ne semblent s'exprimer pleinement que dans le contraste avec l'autre. Les deux sont une facette de l'existence, existence constamment changeante et en mouvement. Perséphone ne pouvait pleinement embrasser la Vie sans embrasser la Mort, sous le visage d'Hadès ; et vice-versa. Sous cet angle, je crois que Perséphone a suivi Hadès en pleine conscience, et a ainsi acquis le statut de celle qui connaît Tout, c'est-à-dire tous les ressorts de l'existence. A son tour, Hadès a reçu la promesse de la Vie immanente ; leur relation sert à unifier leurs deux mondes. Ni l'un ni l'autre ne domine : il n'y a qu'une vie, qu'un monde, qu'une existence.

D'un point de vue métaphysique, je crois que Perséphone représente le Subconscient. Ce qui se dissimule dans l'inconscient collectif de l'humanité, attendant le bon moment pour apparaître. Elle est celle qui connaît le livre de la Vie (Akasha), et c'est cette connaissance qui donne son sens au titre de "Reine du Monde Souterrain". C'est sa profonde connaissance d'elle-même, dans sa plus pure globalité, aussi bien dans ses aspects sombres que lumineux, qui lui donne son don de visionnaire. Lorsqu'on acquiert cette conscience de sa propre unicité, toutes séparations cessent d'exister. Il est alors possible de voir les liens tissés entre toutes choses, et de prédire leur devenir.

A nouveau, dans une perspective mystique, Perséphone a du prendre conscience de la vérité de la Nature : Nature de la Vie, Nature de la Mort. A un niveau individuel, n'y-a-t-il pas potentiellement une Perséphone en chacun de nous ? Un être avançant sur la frontière entre les mondes, conscient de toutes les dimensions, mais sans appartenir à aucune d'elles - jouant pleinement son rôle dans la pièce de théâtre cosmique. Personnellement, je pense qu'en prenant conscience de nos propres profondeurs cachées, de l'activité incessante de notre subconscient, de nos propres causes, effets et événements récurrents, nous pouvons nous aussi trouver les graines de notre future. Les mêmes graines que celles absorbées par Perséphone, et qui déterminèrent son destin de Reine. En ce sens,  tout le monde possède des graines similaires. Des impressions latentes qui, dans des circonstances adéquates, referont surface. En prenant conscience de tout cela, nous pouvons, tels Perséphone, réaliser que les deux mondes, que tous les mondes, sont unis en un seul : le monde de l'existence, de l'esprit et de l'énergie. (et saisir l'opportunité de réaliser notre destin dans ce monde).

Je perçois également Perséphone comme une figure cosmologique représentant l'évolution de la conscience. La cosmologie de base sépare l'existence en trois : Vie, Mort, Après-Vie. En termes chrétiens, cela équivaut à Terre, Enfer, Paradis. En Inde, il s'agira de Brahma (création), Shiva (destruction), Vishnu (préservation). En fait, la cosmologie de base ne fait que représenter très grossièrement la nature cyclique de l'existence . Dans ce contexte, je vois Perséphone comme étant initialement l'esprit de la Vie, de la Création, de la Terre ; symboliquement, elle correspond, dans cet état initial, à l'état conscient. Ensuite, à travers sa descente, elle devient familière de l'aspect l'existence appelé Monde Souterrain, Enfer, Dissolution, symbolisant l'éveil du subconscient, la découverte des rouages de sa propre existence, de l'Akasha. Son accession au trône de Reine des Enfers, et sa capacité à évoluer de manière parfaitement fluide entre les mondes, me suggèrent  qu'elle a franchit une étape toute particulière dans son développement. Elle a appris à connaître sa part secrète, son âme, et a maîtrisé la Mort. Elle devient maîtresse des deux mondes, travaillant dans le respect de l'ordre cosmique qui régule l'existence et les saisons. Elle n'est plus l'inconsciente, mais la consciente, la subconsciente, et, pourrait-on dire, la "super-consciente", un être transcendant, grâce à l'évolution qu'elle a expérimenté à travers son existence sur la terre, sa descente dans les profondeurs, et son retour en tant que Reine."

Source : http://www.realmagick.com/articles/38/2238.html
Article par Aimee Bova
Traduction personnelle

3 commentaires:

Lucy Dreams a dit…

Très chouette texte! Dans la plupart des sources (dont Homère et Hésiode entre autres) Zeus est le frère de Demeter, mais également le père de Perséphone; mais ce genre d'inceste est courant dans la mythologie grecque. En revanche sa version des 6 pépins m'intrigue, car j'ai toujours lu "les 3 pépins de grenade" et d'ailleurs il me semble que c'est ainsi que ma prof de Mythologie en parlais à la fac...
Mais il y a tellement de sources diverses.
Finalement Perséphone est un peu le pendant souterrain de sa mère, une version presque chthonienne.
Perséphone est aux racines de ce qui pousse, effectivement dans une sorte d'inconscient de la terre et c'est le contact avec Déméter (part émergée) qui donne l'éclosion du végétal.
Le retour de Perséphone auprès de sa mère est le lien qui se fait entre l'inconscient et le conscient, source de la véritable fertilité de la Terre en tant que terreau universel; mais aussi source de créativité et d'avancée sur le plan personnel psychique.

Enfin, c'est ma vision des choses bien sûr... :)

Eilean a dit…

Elle est tout à fait valable et intéressante ta vision :) Elle éclaire d'autant plus ma réflexion actuelle...

loulouve a dit…

article époustouflant ! c'est vraiment intéressant et palpitant de voir les graines germer :) !